PARANORMAL & SUPRANATUREL

Le corbillard fantôme

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Message par Passiflore le Ven 22 Fév 2019 - 14:15

Paul Shaw (mon père) était géomètre chez H. M. Customs and Excise, et en cette année 1906, on l'envoya à Ballyhaunis, une petite ville dans l'ouest de l'Irlande. Il emmena avec lui sa jeune épouse anglaise, ainsi qu'il le faisait souvent lors de ses fréquents déplacements, loin de chez eux à Herne Bay, dans le Kent (Angleterre).
Ils ignoraient combien de temps durerait sa mission et plutôt que de louer une maison, ils prirent donc une chambre à l'hôtel Mc Crory, l'unique auberge dans cette petite ville tranquille. Contre toute attente, la vie était loin d'y être monotone. On y donnait des réceptions, des bals, et l'on se rencontrait aux courses, sans oublier les longues soirées d'hiver devant un bon feu, propices à se raconter des histoires.

Ma mère se passionnait pour ce pays et ses habitants, tout nouveaux pour elle, mais elle avait tendance à rire à l'écoute des histoires de fantômes et d'esprits, et autres faits paranormaux auxquels les Irlandais adhéraient avec enthousiasme.
Néanmoins, à de multiples occasions, au retour d'un bal ou d'une réception, elle avait bien vu que les chevaux refusaient de traverser un certain pont à l'extérieur de Ballyhaunis. Et si on les y obligeait, ils reculaient, terrifiés. Pour les amener à le franchir, les hommes devaient descendre de la voiture et leur couvrir les yeux avec un bandeau. On disait communément que le pont était "hanté".

Pourtant, cela n'empêchait pas ma mère de qualifier ces histoires à dormir debout de "crépuscule celtique". Il arriva qu'un soir au milieu du mois d'avril, elle et mon père allèrent se coucher tôt. C'était une nuit étouffante pour la saison et suivant la mode de l'époque, les lourdes tentures et les volets sombres des fenêtres procuraient à la pièce une isolation quasiment hermétique. Mon père, après une journée harassante, s'endormit immédiatement mais Mère ne le pouvait pas. Elle était là, allongée à ses côtés, lorsqu'elle entendit soudain un véhicule approcher. Le clip-clop régulier des sabots des chevaux, le grincement des roues du carrosse et le tintement du harnais résonnaient distinctement dans la quiétude profonde et le silence de la ville endormie.

"On dirait un corbillard", pensa-t-elle.
Elle l'entendit s'avancer avec constance. Comme le véhicule s'engageait dans la place de la ville, les bruits se firent plus distincts. Puis à sa grande stupeur, les chevaux firent halte devant l'entrée de l'hôtel. Curieuse, ma mère ne put résister à la tentation ! Elle sortit du lit, tout en réveillant mon père, et après avoir chaussé ses pantoufles, alla à la fenêtre.
Elle ouvrit les volets et plongea son regard dans la rue. Le clair de lune éclairait brillamment la place. Elle vit une grande voiture hippomobile de couleur sombre, le cocher assis immobile sur son siège, tenant haut son fouet, et quatre chevaux noirs attendant sagement entre les limons.
- Que peut-il bien faire là ? se demanda-t-elle à haute voix.
- Quoi qu'il en soit, ça ne te regarde pas, bougonna mon père. Reviens tout de suite te coucher.
Elle obéit à contrecoeur mais elle avoua qu'elle avait dû s'endormir aussitôt car elle n'avait entendu personne quitter l'hôtel pour être emporté par la voiture ni quelqu'un en descendre et entrer dans l'hôtel.

Le corbillard fantôme Corbil10

Le lendemain matin, ne tenant aucun compte des scrupules de Père, elle dévala les escaliers, bien décidée à avoir le fin mot de cette étrange affaire. Qui était cet hôte d'importance arrivé à l'hôtel si tard dans la nuit ? Elle avait vu ce carrosse absolument magnifique qui devait appartenir à une personne de haut rang et fortunée.
Saluant Mme McCrory, la femme du propriétaire, Mère demanda innocemment :
- Que faisait cet immense carrosse noir devant l'hôtel cette nuit ?
Mme McCrory pâlit et se dépêcha de se signer. Elle marmonna quelque chose d'inintelligible et se retira prestement.

L'auberge McCrory était un modeste hôtel géré en famille et Mère, en tant qu'invitée et bienvenue, participait à sa gestion. Mais à présent, elle sentait que l'ambiance était tendue. Bien qu'on ne l'y ait pas invitée, elle suivit Mme McCrory dans les appartements où logeait la famille, mais elle s'arrêta sur le seuil, sentant pour la première fois qu'elle était de trop.
La famille McCrory était réunie au salon. Il y avait le prêtre de la paroisse, et tous étaient agenouillés et priaient. Parmi les aînés, certains étaient en larmes. Plus intriguée que jamais, Mère avisa l'aînée des filles, Eileen, avec qui elle s'était liée d'une solide amitié, et insista pour avoir une explication, qu'Eileen semblait étrangement réticente à donner.
- Sûr que ce présage de mort pour les McCrory, c'est juste une vieille superstition, dit-elle, gênée.

Mère n’ignorait pas que beaucoup de familles irlandaises d'ascendance exclusivement milésienne* (celtibère) avaient dans leurs familles des signes annonciateurs de malheurs, telles que la banshee, la sidhe**, ou quelque autre fée. Elle en vint à comprendre que les McCrory étaient persuadés que le grand carrosse noir qu'elle avait rapporté avoir vu était une manifestation surnaturelle et qu'à leurs yeux cela était forcément un présage concernant leur famille. Elle continua d'interroger Eileen et apprit qu'en réalité peu de personnes l'avaient vu et quelques-uns l'avaient seulement entendu. Cela semblait extraordinaire qu'une personne ne faisant pas partie de la famille, et même pas irlandaise (une étrangère, pour ainsi dire) ait pu entrevoir le fantôme.
Pour une fois, Mère était sans voix.

On n'arrêtait pas d'aller et venir toute la journée. Les membres de la famille se rassemblèrent derrière des portes closes pour s'entretenir à voix basse. Enfin, dans la soirée du 20 avril 1906, Mère eut de nouveau matière à réflexion. Les nouvelles n'allaient pas vite à cette époque; les journaux anglais nous parvenaient tard dans la journée après qu'ils aient été publiés. Et quand ils arrivèrent avec le dernier train, ils faisaient leurs gros titres sur le tremblement de terre de San Francisco du 18 avril 1906.

Trois jours plus tard, les McCrory reçurent un télégramme et ne manifestèrent aucune surprise. La dépouille de leur fils Andrew, qui exerçait sa prêtrise en Californie, avait été retrouvée dans les décombres.



*Les actuels Irlandais sont notoirement qualifiés de Milésiens, parce que le peuple authentique, de souche celtique, est censé descendre de Milésius d'Espagne, dont les fils, raconte la légende, ont envahi l'Irlande et l'ont dominée un millier d'années avant Jésus-Christ.
**être surnaturel lié à la mythologie celtique des Gaëls.



Maureen Wakefield, juin 1970
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Message par Butterfly le Ven 22 Fév 2019 - 21:01

Curieux quand même ces signes annonciateurs, propres au folklore (mais en est ce vraiment ?) irlandais...

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Message par Passiflore le Sam 23 Fév 2019 - 14:28

Je le trouve aussi. D'autant qu'on ne peut pas les mettre sur le compte des défunts qui, de l'autre côté, préviendraient d'un décès (cela arrive parfois). Ce n'est pas non plus un intersigne.
Et ce qui est étrange, c'est que ce corbillard est apparu à une dame qui n'y croyait pas : elle l'a d'abord entendu, puis elle l'a vu, alors que pour la majorité des témoins (irlandais, et donc croyants), c'était soit l'un, soit l'autre.
Tout cela donne à réfléchir...  scratch
Encore une fois, on retrouve le même schéma : un fait paranormal se produit (avec parfois des conséquences tragiques) lorsque quelqu'un est sceptique.
Cette mort devait-elle survenir ou était-elle... programmée  perplexe ???

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Message par Butterfly le Sam 23 Fév 2019 - 20:27

En effet on peut se poser la question, comme si "on" avait voulu convaincre et de la pire façon qui soit, les sceptiques.

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